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Les Bandes de Paris - Episode 1: Les Apaches, voyous du style


Pour sa collection Printemps-Eté 2019, Commune de Paris a voulu raconter les familles une nouvelle fois. Il y a la famille de sang et la famille de cœur, celle que nous choisissons. Elle grandit au fil du temps et des rencontres. Cette saison, c’est bromance et fraternité. Partager un espace, une ville. Prendre Paris à bras le corps, battre le pavé à l'unisson, flâner sur les grands boulevards, de la nuit au petit matin. Une passion commune. Des amis, des frères d’armes, une clique, un groupe, une bande.

L’histoire des bandes parisiennes est aussi une histoire de famille. C’est pour cela qu’on a entrepris de vous la relater en plusieurs épisodes. Une bande, ce sont des membres soudés et des signes distinctifs. En faire partie, c'est partager des valeurs communes, une dégaine, un style vestimentaire et une manière de vivre fièrement revendiquée. Leitmotiv : fraternité, audace, liberté,et hardiesse.
Pour ce premier épisode de notre série, on vous raconte les pionniers de la culture du clan au XXème siècle. Connus pour leur violence et la terreur qu’ils faisaient régner dans la capitale, les Apaches n’épargnaient personne.

"Né sur le pavé de Paris. Tout gosse, il se traine dans les ruisseaux"

A
la Belle Epoque, le quartier de Bastille était moins connu pour ses soirées festives que pour sa dangerosité. De la rue de Lappe à Belleville en passant par Ménilmontant, les Apaches semaient le chao. En une des journaux : meurtres, arnaques, braquages ou viols. Ils sont craints par le tout Paris. Selon l’essayiste et journaliste Louis Latzarus, l’apache est «Né sur le pavé de Paris. Tout gosse, il se traine dans les ruisseaux » des quartiers de la périphérie ou de la banlieue» écrit-il dans la Revue de Paris du 1er juin 1912. Pourquoi ce nom d’ «Apaches» ? Il s’est imposé au fil des articles de presse, initialement donné par les journalistes Arthur Dupin et Victor Morris dans Le Petit Journal du 2 janvier 1910 dont voici un extrait :

«Il énumérait complaisamment ses hauts faits et ceux de ses compagnons, expliquait avec une sorte d'orgueil les moyens employés par lui et par ses acolytes pour dévaliser les magasins, surprendre les promeneurs attardés et les alléger de leur bourse […]. Il faisait de ses exploits une description si pittoresque, empreinte d'une satisfaction si sauvage, que le secrétaire du commissariat l'interrompit soudain et s'écria : «Mais ce sont là de vrais procédés d’Apaches !»

Complaisance, orgueil et satisfaction sauvage. L’insolence incarnée. Un Far West en plein Paris. Etre Apache, ce n’est pas seulement semer le trouble, c’est aussi
adopter les codes d’un clan. Signe distinctif ? L’œil de biche. Un tatouage que certains arboraient au coin de l’œil. L’allure Etudiée. Veste courte et cintrée ouverte sur une chemise chiffonnée ou un pull rayé, type marinière. Attitude débraillée, mais foulard noué autour du cou. Casquette sur la crane, le regard à l’ombre. A la « gavroche » … l’innocence en moins. En bas, pantalon pattes d’eph’ qui laisse entrevoir des chaussettes clinquantes et des chaussures impeccablement cirées, luisantes. Tape à l’œil. Impossible de passer à côté de ce détail très atypique pour l’époque. Voir et être vus. Le style est insolent et pour le moins précurseur. 
L’attitude suit elle aussi. Loin des mœurs conservatrices du début du XXème siècle, les Apaches sont du genre à ruer dans les brancards. Ni pudeur, ni morale. Frondeurs et dépouilleurs de bourgeois, ils en viennent vite aux mains pour sauver leur honneur et s’imposer.

"30 000 rôdeurs contre 8 000 sergents de ville"

Poussés à la délinquance par la précarité, fuyant l’usine, ces jeunes entre quinze et vingt-cinq ans mettent Paris à feu et à sang. Chacune de leurs manifestations est un nouveau chapitre de roman noir, haut en couleurs. Entre 1902 et 1907, des affrontements quotidiens ont lieu entre les Apaches et la Police Boulevard Sébastopol. Leurs techniques sont si novatrices et violentes qu’elles sont relatées dans les journaux et illustrées. Exemple : le «coup du père François», qui consistait en le fait de surprendre sa victime par derrière, lui nouer un linge autour du coup et la stranguler rapidement en la soulevant. Elle et son agresseur sont alors dos à dos, ce qui permet au complice de ce dernier de lui faire les poches. Outre les vols, des usines sont incendiées, des bars pillés, lesrèglements de compte se multiplient. On oserait à peine mettre le nez dehors si l’on en croit les informations du journal susmentionné :

«Plus de 30 000 rôdeurs contre 8 000 sergents de ville : l'apache est la plaie de Paris.
Nous démontrons plus loin, dans notre « Variété », que, depuis quelques années, les crimes de sang ont augmenté dans d'invraisemblables proportions. On évalue aujourd'hui à au moins 70 000 le nombre de rôdeurs — presque tous des jeunes gens de quinze à vingt ans — qui terrorisent la
capitale.»


La bande est mixte, une révolution pour l’époque. Les femmes adoptent une attitude très libérée sans s’en cacher. Elles prennent part aux délits organisés ce qui choque l’opinion publique -Bonnie and Clyde n’ont qu’à bien se tenir. La plus connue d’entre elles est une jeune prostituée, Amélie Elie surnommée Casque d’Or en référence à sa crinière blonde comme les blés qu’elle coiffe en un épais chignon. Son histoire d’aventurière insoumise, tantôt criminelle, tantôt amante passionnée fascine.

L’affaire Casque d’Or

Parmi les grandes figures Apaches, nous retrouvons donc Casque d’Or alias Amélie Elie. Jeune, elle fuit le domicile familial pour s’installer avec son premier amour – et premier proxénète-, un ex-détenu connu sous le nom de Bouchon. Battue, elle est contrainte à vivre dans la rue et se prostitue pour subvenir à ses besoins. Par ce biais, elle fait la rencontre de Joseph Pleigneur surnommé Manda, chef de la bande des Orteaux. Ainsi débute une histoire d’amour – toujours sur fond de proxénétisme. Délaissée par ce dernier, souvent absent du fait de ses affaires, Casque d’Or se sent seule. Après avoir multiplié les amants et amantes, elle finit par le quitter au bout de quatre ans pour François Dominique dit Leca. La jeune Apache déménage des hauteurs du 20ème arrondissement au quartier de Charonne. Véritable Hélène de Troie de la Belle Epoque, elle déclenche une guerre des gangs entre les Orteaux et les Popincourt, avec Leca à leur tête.
Après de nombreux heurts, les hommes de Manda finissent par avoir la peau de Leca. Ils le tuent dans le fiacre qui le ramenait de l’hôpital.La presse suit l’affaire de près, au jour le jour.  L’histoire rend Casque d’Or célèbre. Elle se produit même au cabaret Alexandre, boulevard
Saint-Martin dans un spectacle nommé «Casque d’Or et les Apaches ».


Son histoire est adaptée en 1952 au cinéma par Jacques Becker. Elle est incarnée par Simone Signoret alors que Serge Reggiani incarne Leca. Difficile d’imaginer un hommage plus prestigieux.



                                                                                   
Nedjma Amrani pour Commune de Paris